D'aussi loin que je me souvienne et j'ai une excellente mémoire, j'ai toujours eu peur du noir.
Ou plutôt, j'ai toujours eu peur de ne pas être seule dans le noir.
Le premier souvenir lié à cette étrange impression remonte à une nuit d'été dans ma chambre de petite fille.
Je devais avoir 8 ans ?
Mes parents avaient récupéré une ancienne et vieille armoire familiale en bois avec des miroirs sur les deux portes qu'ils avaient installée dans ma chtite bulle afin d'y mettre mes vêtements.
Elle était jolie cette armoire.
Le jour en tout cas.
Parce que la nuit venue elle prenait une autre allure.
Je me souviens que souvent, alors que j'étais allongée dans mon lit, serrant dans mes bras mon Guardian, je la devinais dans l'obscurité, massive, énorme, m'observant silencieusement ...
Et donc une nuit d'été ...
La journée avait été caniculaire et maman avait laissé les fenêtres de ma chambre ouvertes pour laisser entrer la fraicheur de la nuit.
C'était une nuit de pleine lune (forcément) et une lumière fantomatique dansait à travers les lamelles en bois des persiennes que ma mère avait légèrement baissées ...
Comme il faisait décidemment trop chaud, je n'arrivais pas à dormir et me tournais et retournais dans mon lit en évitant de regarder dans la direction de l'armoire.
Et puis j'ai entendu un son qui a pétrifié sur place la petite fille que j'étais.
Une des portes de l'armoire était en train de s'entrouvrir en grinçant.
Je connaissais ce bruit car je l'entendais à chaque fois que j'ouvrais ou refermais les portes de ce vieux meuble tandis que je préparais mes affaires ou que je cherchais un pyjama ...
Et me voilà allongée dans la pénombre de cette chambre étouffante, mon ours en peluche dans les bras, les yeux écarquillés fixés sur la silhouette massive de cette fichue armoire, muette de terreur, incapable d'appeler à l'aide ...
Le temps s'était comme figé.
Je me souviens confusément du bordel dans ma tête et des battements de mon cœur qui battait à tout rompre tandis que je m'attendais à entendre le plancher en bois de ma chambre craquer sous le poids de quelque chose émergeant de l'armoire ...
Mais il ne s'est rien passé.
Pas de mouvement ni de bruit ...
Je suis restée immobile et silencieuse, étouffée par cette Terreur que seuls les enfants peuvent ressentir et j'ai attendu et attendu encore jusqu'à ce qu'ENFIN j'entende mes parents se lever dans la chambre voisine ...
A ce moment là je me suis levée et j'ai couru ouvrir la porte de ma chtite bulle sans me retourner, tombant nez à nez avec ma mère qui, étonnée et un peu agacée de me voir déjà réveillée, m'a conseillé de retourner dormir un peu ...
Ce que je n'ai évidemment pas fait.
Je suis descendue me pelotonner sur le divan du salon ou je me suis rendormie une paire d'heures.
Quand je me suis réveillée, le soleil brillait et la maison était envahie par sa lumière ce qui m'a donné l'énergie et le courage d'aller voir l'armoire.
J'ai monté les escaliers d'un pas ferme, je suis rentrée dans ma chambre et elle était là ...
Jolie et familière.
La porte de droite était ouverte.
Je n'ai jamais su ce qui s'était passé cette nuit là ...
Cela ne s'est jamais reproduit.
Ce qui est sûr c'est que ce souvenir est resté à jamais gravé dans ma mémoire et a forgé toutes les nuits de ma vie ...
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Depuis cette nuit-là, quelque chose s’est installé en moi.
Pas une phobie ou une espèce de terreur incontrôlable mais quelque chose de plus subtil et de plus insidieux :
Un vieux reflexe ...
L’enfance est passée, j'ai grandi et je suis devenue une adulte qui paye ses factures et gère son quotidien tout en affrontant parfois des choses autrement plus sérieuses qu’une armoire grinçante …
Et pourtant ...
Il suffit d’un rien .
Un bruit indistinct venant du rez de chaussée alors que je suis seule à la maison ..
Une marche de l'escalier en bois qui craque alors qu'il n'y a personne ...
Pour que cette sensation ancienne revienne ...
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Je ne suis plus la petite fille immobile, pétrifiée dans son lit mais depuis cette nuit, je ne suis jamais totalement sereine non plus.
Parce que le noir, pour moi, ce n’est pas juste l’absence de lumière.
C’est un espace qui attend ...
Un endroit où la réalité perd un peu de sa solidité.
Un lieu où tout devient possible même ce que je sais rationnellement impossible.
Quand j’éteins les lumières de Ma Bulle avant d'aller me coucher, j’ai toujours cette microseconde où mon cerveau me chuchote : " Si quelque chose devait surgir du Noir, ce serait maintenant Gaëlle" ...
Et cette pensée est comme un écho de la petite fille que j’ai été qui me murmure : " Je suis encore là, tu sais et moi aussi, j’ai peur. "
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(Art by RedTRaccoon)
Le noir n’est pas mon ennemi mais ce n’est pas un ami non plus.
C’est un territoire neutre voire dangereux par ce qu’on y projette, par ce qu’il pourrait cacher tandis que la maison semble retenir son souffle.
Et je me demande souvent si on guérit un jour de cette peur-là.
Ou si on apprend juste à vivre avec.
En conclusion :
On dit que la peur du noir appartient aux enfants.
Moi je sais que c’est faux.
Le noir n’a jamais tenté de me faire du mal mais je ne lui fais jamais totalement confiance .
Parce que dans le noir, il suffit d’un petit bruit, d’une ombre mal placée pour que l’armoire s’entrouvre à nouveau dans ma mémoire.
Et dans ces moments là, la petite fille que j’étais marche à côté de moi en serrant fort son Guardian ...
On avance ensemble et le noir reste derrière nous, juste assez loin pour ne pas oublier qu’il existe.
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